Huit heures moins dix. Paul Kern passait la porte.
Il ne venait pas tôt. Il fuyait juste les gens.
Le bruit, les sourires forcés, les cafés tièdes et les « Ça va, toi ? » dont personne ne voulait vraiment la réponse.
Dans le vide du bureau, il respirait enfin.
Un répit avant l’assaut.
Je préférais le bureau vide, ce silence d’avant-guerre. L’éclairage artificiel au plafond, clinique, presque hostile me donnait la gerbe. L’odeur du café froid, rance, s’échappait des tasses oubliées. La mort lente des restes.
Je m’asseyais. J’allumais l’écran. La lumière me piquait les yeux. Et j’attendais. J’attendais que les autres arrivent, avec leurs urgences, leurs petites paniques qui deviendraient ma putain de vie.
Il y a six ans, j’avais aimé ça. J’aimais être le type sur qui on comptait. « Paul, sans toi, on serait perdus« , disaient-ils. Et moi, j’avalais ça comme un bonbon. Je gonflais de fierté comme un ballon d’hélium. Un imbécile heureux.
Les ballons, c’est comme la vie, ça finit toujours par se dégonfler.
Les réunions s’enchaînaient, envahissantes, toxiques, interminables. Réunions pour préparer des réunions, pour synchroniser des gens qui n’avaient rien à dire. Je prenais des notes pour avoir l’air vivant. Je hochais la tête. Je disais « Oui » parce que ma langue ne savait plus former le mot « Non« .
J’ai commencé par la douleur au ventre. Le dimanche soir, à dix-huit heures, comme un rendez-vous. Une boule de plomb juste sous la cage thoracique. Ma femme, Marie, disait : « C’est le stress, Paul. Tout le monde a du stress.«
Oui, le stress. L’excuse polie pour nous tuer à petit feu. Je n’étais pas faible. Les faibles, c’étaient les Mathieu. Les disparus. Ceux qu’on retrouvait en arrêt, dont on évoquait le nom dans les couloirs : « Burn-out. Ça devait arriver. » Moi, j’étais Paul. Je ne serais pas un Mathieu.
Je carburais au café. Quatre tasses, puis six. Je ne comptais plus. Ça ne me réveillait plus, ça me maintenait juste dans un état de panique molle. Une chose à tenir, une chose à faire, pendant que les heures s’étiraient.
Les e-mails. La vraie saloperie. Vingt-deux heures. Minuit. Six heures du matin. Des « Urgent » qui n’étaient jamais urgents, mais comment savoir sans ouvrir la porte à l’angoisse ? J’ouvrais tout. Même en vacances. Surtout en vacances. La peur de ce qui m’attendrait au retour était pire que la lecture elle-même.
« Tu n’es plus là, Paul. Même quand tu es là, tu n’es plus là.« C’était Marie. Elle disait la vérité. J’étais dans ma tête, à faire des listes de choses à faire, à rejouer des conversations avec Monsieur Sourire-Impeccable, à imaginer la catastrophe qui se préparait si je baissais la garde ne serait-ce qu’une seconde.
Un matin, je suis arrivé. Assis. L’écran devant moi. Et j’ai eu un blanc. Pas un manque d’idée. Juste la paralysie. Je savais exactement ce que je devais faire. Mais rien, en moi, n’acceptait de bouger le petit doigt. J’ai regardé le curseur clignoter. Dix minutes. Vingt minutes. Le temps s’était mis en grève.
Quelqu’un est passé, a posé une question idiote. J’ai répondu machinalement. La machine s’est remise en marche.
Le sommeil ? Un moteur qui refuse de s’éteindre. Trois heures du matin. Je me réveillais en sueur. Mon cœur battait la mesure d’un tambour fou. La certitude que j’avais oublié quelque chose d’essentiel. Je vérifiais le téléphone, les e-mails, les notes. Rien. Je me recouchais. Je ne dormais plus.
Un jour, en réunion, ma vision s’est contractée. Tout s’est mis à rétrécir, comme si on zoomait brutalement sur un seul point : « Excusez-moi, besoin d’air. » Je suis sorti. Les jambes molles. Je me suis écroulé dans le couloir, le dos contre le mur, mon cœur hurlant dans ma poitrine.
Personne n’est venu.
Je suis revenu. J’ai souri. J’ai dit que c’était un « petit vertige« . On a continué à parler de l’alignement stratégique.
Le soir, sur le parking, dans la voiture, j’ai pleuré. Sans raison. Sans drame. Juste les larmes qui coulaient. J’étais trop fatigué pour les retenir.
« Va voir un médecin« , disait Marie.
Un médecin, c’est un arrêt de travail. Et un arrêt, c’est la fin du monde. Non. Les autres comptaient sur moi. Sans moi, tout s’effondrerait.
C’est le mensonge qu’on m’avait injecté six ans auparavant.
Un matin, je suis resté au lit. Pas de choix. Juste mon corps qui a dit : « Fini. Le réservoir est vide, connard. » Je ne voulais pas y aller. Je ne pouvais pas y aller. J’ai regardé le plafond blanc.
Marie a appelé le bureau. « Paul est malade. » C’était vrai. J’étais malade.
Le lendemain, l’e-mail est arrivé à toute l’équipe. « Paul Kern est en arrêt pour quelques semaines. En attendant, merci de vous adresser à…«
La machine tournait. Sans moi. Elle avait toujours pu tourner sans moi.
Paul Kern n’était pas le premier. Il ne serait pas le dernier.
Dans l’open space, quelqu’un d’autre allait recevoir plus de mails, plus de responsabilités. Quelqu’un se sentirait indispensable. Quelqu’un aurait mal au ventre le dimanche soir.
Vous êtes le prochain.
Paul existe dans vos équipes.
ODEOS accompagne ceux qui refusent d’attendre l’effondrement. Prévention réelle, soutien thérapeutique, espaces de parole.