Depuis quelques années, la prévention des risques psychosociaux semble avoir trouvé sa solution miracle. Un cours de yoga sur la pause déjeuner. Une séance de méditation guidée dans la salle de réunion B. Un atelier « gestion du stress » le vendredi après-midi (enfin, quand on peut se libérer). Bonus : un panier de fruits frais à l’accueil et peut-être un babyfoot.
Soyons clairs : tout cela peut être utile. Mais ce n’est pas de la prévention des RPS. Ou en tout cas, pas suffisant. Pas même proche.
Le yoga n’est pas le problème
Il ne s’agit pas de taper sur le yoga. Prendre un temps pour respirer, se recentrer, relâcher les tensions physiques, c’est souvent bénéfique. Pour certaines personnes, c’est même un vrai soutien. Le problème n’est pas dans la pratique elle-même.
Le problème commence quand ces pratiques deviennent la réponse principale – voire unique – à des situations de souffrance qui, elles, sont structurelles. Quand l’entreprise propose du yoga mais refuse de parler de la réorganisation qui a doublé la charge de travail en trois mois.
C’est un peu comme si on offrait des cours de natation à des gens en train de se noyer, tout en refusant de réparer le bateau qui coule.
Les RPS ne naissent pas dans le corps, mais dans l’organisation
Les risques psychosociaux apparaissent rarement parce que les salariés ne savent pas respirer correctement en chien tête en bas.
Ils apparaissent quand :
L’organisation dysfonctionne : des objectifs flous ou contradictoires (« soyez productifs mais prenez votre temps »), une charge de travail excessive ou mal répartie, des injonctions paradoxales à tous les étages.
La reconnaissance disparaît : le travail bien fait devient invisible, les efforts ne sont jamais nommés, les retours se limitent aux reproches. Un simple « merci » devient un événement rare.
Les conflits s’enkystent : au lieu d’être traités, ils sont niés, contournés, minimisés jusqu’à ce qu’ils pourrissent les relations et l’ambiance.
La peur s’installe : peur de l’erreur, du jugement, de perdre son emploi, de ne pas être à la hauteur, de dire non, de dire oui. Une peur diffuse qui empêche de penser.
La parole n’a plus d’espace : les réunions où on ne peut rien dire, les alertes ignorées, les portes fermées, le sentiment que de toute façon « ça ne sert à rien ».
Dans ces contextes, proposer une séance de yoga est au mieux un pansement posé sur une fracture. Au pire, une façon de ne pas regarder la fracture.
Quelques chiffres pour mesurer l’ampleur
Selon le dernier baromètre de Santé publique France (2021), 45% des actifs déclarent devoir toujours ou souvent se dépêcher. 30% estiment manquer de moyens pour faire correctement leur travail. Et selon l’Assurance Maladie, les affections psychiques liées au travail ont augmenté de +50% entre 2016 et 2020.
Le stress au travail coûterait entre 2 et 3 milliards d’euros par an à la France (rapports INRS). Et on répond avec… des tapis de yoga.
Quand la prévention se transforme en injonction
Il y a un risque encore plus insidieux : celui de faire porter la responsabilité de la souffrance aux individus.
« Si tu es stressé, c’est que tu ne sais pas lâcher prise. » « Si tu vas mal, c’est que tu ne prends pas assez soin de toi. » « As-tu essayé la cohérence cardiaque ? »
Sans le vouloir – parfois – certaines démarches bien intentionnées renforcent un sentiment de culpabilité chez des salariés déjà fragilisés. Le message implicite devient : « Le problème, c’est toi. Pas l’organisation. Toi et ta gestion émotionnelle défaillante. »
C’est ce qu’on appelle la prévention tertiaire déguisée en prévention primaire. On agit sur les symptômes individuels plutôt que sur les causes collectives.
Prévenir les RPS, c’est regarder là où ça dérange
Une vraie démarche de prévention des RPS, au sens de l’article L4121-1 du Code du travail (oui, ça existe et c’est contraignant), c’est :
Questionner l’organisation du travail : Analyser réellement la charge, les délais, les ressources. Pas juste « faire un sondage » une fois par an qu’on archive ensuite.
Ouvrir des espaces de parole sécurisés : Pas une boîte à idées anonyme que personne ne lit. Des vrais temps où on peut dire les choses sans risque de représailles.
Former les managers : Pas à faire un power point sur les RPS. À repérer les signaux faibles, à mener un entretien sans juger, à différencier autorité et autoritarisme.
Analyser les pratiques professionnelles : Créer des temps réguliers où les équipes peuvent parler de leur travail réel (pas le travail prescrit). Identifier les points de tension, les empêchements, les ressources manquantes.
Traiter les conflits : Vraiment. Pas les mettre sous le tapis en espérant qu’ils disparaîtront. Ils ne disparaissent jamais. Ils gonflent.
Reconnaître ce qui abîme : Accepter que certaines pratiques managériales, certaines décisions, certains modes d’organisation font du mal. Même quand c’est inconfortable. Surtout quand c’est inconfortable.
C’est souvent plus long. Plus complexe. Moins « instagrammable » qu’un tapis de yoga posé devant des plantes vertes avec un hashtag #BienÊtreAuTravail.
Mais c’est là – et seulement là – que les choses bougent réellement.
Le yoga peut accompagner. Il ne peut pas remplacer.
Pour être clair jusqu’au bout : le yoga, la méditation, la sophrologie peuvent être de bons compléments. Ils aident à récupérer, à souffler, à mieux se connaître, à développer des ressources personnelles.
Mais ils ne remplaceront jamais :
- une organisation du travail saine et pensée,
- une parole managériale claire et cohérente,
- une attention réelle portée à la santé mentale (pas juste un affichage),
- un droit effectif à déconnecter,
- des moyens adaptés aux missions confiées.
Prendre soin, ce n’est pas seulement apaiser
Prendre soin, c’est parfois accepter de regarder ce qui dysfonctionne. De nommer ce qui fait mal. D’agir là où c’est compliqué, là où il faut remettre en question des pratiques installées, des habitudes, des rapports de pouvoir.
C’est moins confortable qu’un cours de relaxation. Mais infiniment plus respectueux.
Parce qu’au fond, proposer uniquement du yoga à des salariés en souffrance, c’est leur dire : « Le problème n’est pas l’organisation. Le problème, c’est que tu ne sais pas respirer. »
Et ça, c’est violent.
Parce que la santé mentale de vos équipes mérite mieux qu’un pansement.
Il est normal de se sentir démuni face à l’ampleur des risques psychosociaux. Chez ODEOS, nous ne vendons pas de remèdes miracles, mais une expertise concrète pour agir sur ce qui fait réellement souffrance dans le travail.
Co-construisons une organisation qui respire vraiment.